Couple

Avoir des projets communs en couple sans que l'un efface l'autre

2 novembre 2026 · 8 min

projets couple parentalité Image : Wonderlane — Openverse (by)

En bref — Construire des projets à deux sans que l’un s’efface dans ceux de l’autre demande de distinguer ce qui est vraiment partagé de ce qui est porté par l’un et toléré par l’autre. C’est une vigilance permanente, pas un état qu’on atteint une fois pour toutes.


Un soir de la semaine dernière, Kelly et moi avons eu une conversation qui a duré plus longtemps que prévu. On avait commencé sur un point pratique — l’organisation des prochains mois avant l’arrivée du bébé — et on a fini, deux heures plus tard, sur une question beaucoup plus large : est-ce que chacun de nous se reconnaît encore dans ce qu’on est en train de construire ? Pas « est-ce qu’on est heureux » — la réponse à ça, on la connaît. Mais : est-ce que nos projets à deux sont vraiment les nôtres à deux, ou est-ce que certains appartiennent surtout à l’un de nous, et que l’autre suit ?

C’est cette question-là que j’ai envie de creuser ici.

Pourquoi les projets familiaux ont tendance à tout absorber

Un projet familial a quelque chose de particulier : il est légitime par nature. Élever un enfant, préparer une naissance, décider de l’instruction en famille — ce sont des sujets sérieux, importants, qui mobilisent de l’énergie et de l’attention. Et précisément parce qu’ils sont sérieux, ils ont une capacité d’absorption redoutable. Ils occupent l’espace de conversation. Ils justifient les arbitrages. Ils donnent bonne conscience.

Le risque, qu’on a fini par nommer clairement entre nous, c’est que ces projets deviennent le seul registre dans lequel on existe en tant que couple. On parle de l’organisation, des décisions à prendre, de ce qui va changer — et on ne parle plus de ce que chacun pense, veut, ressent en dehors de ça. La famille devient le projet, et les individus disparaissent dedans.

Ce n’est pas dramatique. Ce n’est même pas visible de l’extérieur. Mais à l’intérieur, ça produit quelque chose d’étrange : on peut se sentir très occupé et, en même temps, un peu absent à soi-même.

Avec Émilie, on ne s’était pas posé ces questions aussi clairement. On était plus jeunes, moins conscients des mécanismes. Là, avec ce deuxième enfant qui arrive en août, et avec tout ce qu’on a mis en place ces dernières années — ce blog, les réflexions sur l’IEF, le choix de Kelly d’être au foyer, mon travail en solo — on a davantage d’outils pour regarder ce qui se passe. Et davantage de raisons de le faire.

Comment on distingue un projet commun d’un projet porté par l’un

La distinction que j’ai fini par formuler, et qui nous a semblé juste à tous les deux : un projet commun, c’est un projet sur lequel les deux ont voix au chapitre sur la direction, pas seulement sur l’exécution.

Autrement dit : si c’est moi qui décide où on va et que Kelly gère comment on y arrive, c’est mon projet qu’elle soutient. Ce n’est pas sans valeur — le soutien est réel, et je ne le minimise pas. Mais ce n’est pas la même chose que construire à deux.

Ce blog, par exemple. Au départ, c’est moi qui avais envie de l’écrire. Kelly a accepté d’y participer, d’y être présente, de lire les billets avant publication. Mais pendant un moment, j’aurais eu du mal à dire que c’était notre blog autant que le mien. Ce que ça a changé : des conversations où on a vraiment discuté des sujets qu’on voulait traiter, des angles qu’on voulait prendre, de ce qu’on acceptait ou non de rendre public. Là, ça a commencé à devenir un projet commun — pas parce qu’on écrit à quatre mains, mais parce que les deux ont une influence réelle sur ce que ça devient.

L’IEF, c’est un autre exemple. C’est une réflexion qu’on mène ensemble, mais je dois être honnête : c’est Kelly qui la porte davantage au quotidien. Elle est celle qui lit, qui explore les méthodes, qui s’interroge sur ce que ça implique concrètement. Mon rôle à moi est différent — je pose des questions, je challenge certaines hypothèses, j’organise le cadre pratique. Ce n’est pas un projet où on est symétriques. Et ce n’est pas un problème, à condition qu’on le sache et qu’on ne prétende pas que si.

La symétrie n’est pas le critère. Le critère, c’est que les deux se reconnaissent dans ce qu’on construit — et que ni l’un ni l’autre ne disparaisse dedans.

Ce que Kelly garde pour elle, ce que je garde pour moi

C’est peut-être la partie la plus difficile à écrire, parce qu’elle touche à quelque chose d’intime. Mais c’est aussi la plus importante.

Kelly a fait un choix fort en arrêtant ses tournées d’infirmière libérale pour être au foyer. Un choix qu’elle assume, qu’elle revendique, et qu’elle n’a pas fait sous la pression de quiconque. Mais un choix au foyer peut facilement produire un effet pervers : celui de faire de la famille l’unique territoire de son existence. Tout le temps disponible va aux enfants, à la maison, aux projets communs — et il ne reste plus rien qui soit à elle.

Ce qu’on essaie de construire, et ce n’est pas toujours facile, c’est que Kelly ait un espace qui lui appartient. Pas forcément un projet visible ou quantifiable. Ça peut être une pratique, une lecture, un temps de silence, une réflexion qu’elle mène pour elle et pas pour le bien commun. Ce n’est pas du luxe. C’est ce qui fait qu’elle reste une personne entière à côté du rôle de mère et de femme.

De mon côté, mon travail en solo a quelque chose de paradoxal : il est très présent dans notre vie commune — il conditionne nos revenus, notre organisation, notre liberté de choix — et en même temps, c’est quelque chose que je vis seul. Je construis des produits sans associé, sans équipe, depuis La Réunion. Il n’y a pas grand monde à qui en parler au quotidien. Kelly s’y intéresse, pose des questions, mais ce n’est pas son univers. Et c’est bien ainsi. Ce territoire-là est le mien. Il me faut du temps pour le faire vivre, et ce temps ne peut pas toujours être justifié par son utilité immédiate pour la famille.

Ce que j’ai appris — et qu’on a mis du temps à formuler — c’est que ces espaces propres ne sont pas une menace pour le couple. Ils en sont une condition. Un couple où les deux ont tout fusionné finit par manquer d’interlocuteurs réels. On a besoin que l’autre soit quelqu’un, pas seulement quelqu’un avec nous.

Ce que la deuxième grossesse a remis sur la table

Quand on a su que ce petit garçon arrivait, la première réaction a été de la joie — franche, simple. La deuxième, quelques semaines plus tard, a été une série de questions pratiques sur l’organisation. Et la troisième — celle qui est venue plus doucement, mais qui est peut-être la plus importante — a été une relecture de là où on en est chacun.

Une deuxième grossesse, ce n’est pas une première en plus petit. C’est une occasion de voir ce que la première a changé, ce qu’on a construit depuis, et ce qu’on veut que la suite ressemble. Émilie a treize ans. Elle a grandi dans une certaine configuration familiale. Ce bébé va arriver dans une autre — avec Kelly au foyer depuis quelques années, avec ce blog, avec des projets plus conscients.

Ce que ça a remis sur la table entre nous : la question de ce que chacun veut pour lui dans les prochaines années. Pas seulement ce qu’on veut pour la famille — ça, on en parle souvent. Mais ce que Kelly veut pour elle. Ce que je veux pour moi. Et comment ces trajectoires individuelles coexistent avec ce qu’on construit ensemble.

Ce n’est pas une conversation qu’on a eue une fois et qui est réglée. C’est une conversation qu’on reprend, qu’on ajuste. Parfois c’est fluide. Parfois l’un de nous réalise qu’il a laissé glisser quelque chose sans s’en rendre compte — un désir mis de côté, une habitude abandonnée, un espace rogné petit à petit.

La charge mentale de la parentalité — et nos statistiques famille & parentalité 2026 le documentent bien — pèse souvent de façon asymétrique. Ce n’est pas une fatalité, mais c’est un point de vigilance réel. Quand on ajoute un bébé à l’équation, la tentation de tout mettre en veille — ses propres projets, ses propres besoins — est forte. On essaie de résister à ça, pas par idéologie, mais parce qu’on a vu ce que ça produit quand on ne le fait pas.

Ce qu’on a trouvé, et ce qu’on cherche encore

On n’a pas de formule. Ce serait mentir que de prétendre avoir résolu quelque chose que la plupart des couples trouvent difficile.

Ce qu’on a trouvé : nommer les choses aide. Dire « ce projet est surtout le mien, tu m’y accompagnes » est plus honnête — et plus sain — que de prétendre que tout est parfaitement partagé. Accepter que la symétrie n’est pas le but. Protéger activement l’espace de l’autre, pas seulement le sien.

Ce qu’on cherche encore : comment faire en sorte que l’arrivée du bébé ne remette pas tout à zéro sur ces équilibres. Comment Kelly garde quelque chose qui lui appartient dans une période où les besoins d’un nouveau-né vont logiquement prendre beaucoup de place. Comment je continue à être présent sans disparaître dans la logistique au point de ne plus avancer sur ce qui m’appartient.

On n’a pas les réponses. Mais on a appris à poser les questions avant que les réponses deviennent urgentes. C’est peut-être ça, le vrai projet commun : rester deux personnes entières, qui ont choisi de construire quelque chose ensemble — et qui continuent de choisir ça, régulièrement, en sachant ce que ça coûte et ce que ça vaut.


Si vous attendez un bébé et que vous cherchez une liste de naissance pratique et bien pensée, on a mis la nôtre en ligne sur naissance.daddeveloper.dev — c’est notre liste de naissance pour l’arrivée du petit en août.

Questions fréquentes

Comment avoir des projets communs en couple sans perdre son identité propre ?

L'essentiel est de distinguer ce qui appartient vraiment aux deux — une décision prise ensemble, portée ensemble — de ce que l'un porte seul et que l'autre soutient. Un projet commun suppose que les deux ont voix au chapitre sur la direction, pas seulement sur l'exécution. Poser cette question régulièrement à deux, même quand tout va bien, évite de se retrouver un jour avec la sensation d'avoir disparu dans le projet de l'autre.

Comment garder une identité personnelle quand on est parent au foyer ?

Être au foyer ne signifie pas renoncer à une vie intérieure ou à des projets propres. Cela demande en revanche de les nommer clairement — pour soi et pour son partenaire — et de leur réserver un espace concret : du temps, de l'énergie, de la légitimité. Le risque principal n'est pas le regard des autres, c'est l'érosion silencieuse par accumulation de petites priorités accordées aux autres.

La deuxième grossesse change-t-elle la dynamique de couple sur les projets ?

Oui, souvent de façon inattendue. Elle ne remet pas seulement en jeu la logistique, elle rouvre des questions sur ce que chacun veut, ce que chacun cède, et ce que la famille va devenir. C'est un bon moment pour remettre les projets sur la table — pas pour tout remettre en cause, mais pour vérifier que les deux membres du couple se reconnaissent encore dans ce qu'ils construisent ensemble.

On attend notre petit garçon pour août 2026.

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