La Réunion

Cuisine réunionnaise : transmettre sans forcer

19 août 2026 · 5 min

cuisine réunionnaise famille Image : zsispeo — Openverse (by-sa)

En bref — La cuisine réunionnaise se transmet mieux dans l’odeur du safran qui chauffe que dans un discours sur les racines. Cuisiner ensemble, sans en faire une leçon, c’est ce qui fonctionne chez nous avec Émilie.


Un samedi sur deux, la cuisine sent le gingembre frais et le curcuma qui roussit dans l’huile chaude. Ce n’est pas un rituel qu’on a décidé de mettre en place. C’est juste comme ça que ça s’est installé — le cari du week-end, Kelly qui prépare, Émilie qui traîne dans la cuisine parce que ça sent bon, et moi qui finis par y mettre le nez aussi. Personne n’a décrété que ce serait un « moment de transmission culturelle ». Et c’est peut-être pour ça que ça marche.

Le cari comme point de départ, pas comme symbole

On aurait pu en faire quelque chose de solennel. Sortir les grandes phrases sur l’identité réunionnaise, sur ce que représente le cari dans notre histoire, sur l’importance de ne pas perdre nos racines. On ne l’a pas fait — pas parce qu’on s’en fiche, mais parce que ça n’aurait servi à rien.

Le cari, chez nous, c’est d’abord une question pratique : c’est bon, c’est nourrissant, c’est ce qu’on sait faire. Kelly a grandi avec ces recettes. Moi aussi, à ma façon. Alors on cuisine ce qu’on connaît, ce qu’on aime manger, ce qui ne demande pas trois heures de préparation un vendredi soir.

Ce qui est intéressant, c’est ce que ça génère sans effort. Émilie sait faire la différence entre un cari à la tomate et un cari sans tomate. Elle sait que le massalé, c’est différent du colombo. Elle sait qu’on ne met pas les mêmes épices selon qu’on fait du porc, du poulet ou du poisson. Elle a appris ça en regardant, en goûtant, en posant des questions quand quelque chose lui semblait bizarre — jamais parce qu’on lui a expliqué avec un tableau.

La cuisine locale est devenue un point de départ naturel, pas un symbole qu’on agite. Et je crois que c’est exactement pour ça qu’elle s’y est attachée.

Ce qu’Émilie retient sans qu’on lui enseigne

À 13 ans, elle peut faire un rougail tomates correcte seule. Pas parfaite — trop de piment parfois, pas assez de sel d’autres fois — mais correcte. Elle sait à quel moment le cari a besoin d’eau, elle reconnaît l’odeur du curcuma qui commence à brûler. Ces choses-là, on ne les lui a pas enseignées formellement. Elles se sont déposées par couches, samedi après samedi.

Ce que je trouve plus intéressant encore, c’est ce qu’elle retient au-delà de la technique. Elle sait que le cari bringelle, c’est ce que sa grand-mère faisait. Elle sait qu’on ne jette pas le jus du cari parce qu’il sert à mouiller le riz. Elle a intégré une certaine économie du repas, une façon de ne rien gaspiller, qui vient directement de la cuisine créole — sans qu’on ait jamais utilisé le mot « économie » ou « tradition ».

Il y a quelques mois, elle a voulu essayer de faire un carry poisson seule, un soir où Kelly était fatiguée. Elle a appelé sa grand-mère pour vérifier l’ordre des étapes. Ce coup de téléphone-là, on ne l’avait pas planifié. C’est arrivé parce que la cuisine avait créé un lien, une curiosité, une envie de bien faire — pas une obligation.

C’est ça, la transmission par imprégnation : elle arrive de biais, par l’odorat et le toucher avant d’arriver par la tête.

La frontière fine entre transmettre et imposer

On a des amis qui ont essayé l’approche inverse — asseoir les enfants, expliquer l’histoire des épices, faire de chaque repas un cours de civilisation. Ça a généré surtout de la résistance. L’enfant qui se sent évalué sur sa capacité à aimer la cuisine de ses ancêtres, c’est l’enfant qui va préférer les nuggets par principe.

La frontière entre transmettre et imposer, on la sent assez vite. Transmettre, c’est proposer et laisser de la place. Imposer, c’est charger la chose d’une signification tellement lourde que l’enfant ne peut plus y toucher librement.

Émilie a une période où elle préférait les pâtes au cari. On n’en a pas fait un drame. On a continué à cuisiner ce qu’on cuisine, sans commenter, sans soupirer. La phase est passée. Aujourd’hui elle demande parfois elle-même si on peut faire un cari le week-end.

Ce qu’on essaie de faire — et c’est valable bien au-delà de la cuisine — c’est de rendre les choses disponibles sans les rendre obligatoires. La culture réunionnaise, le créole qu’on parle par moments à la maison, les recettes de famille : tout ça doit rester un espace ouvert, pas une injonction identitaire. Émilie est réunionnaise, elle le sait, elle en est fière à sa façon. Mais cette fierté doit venir d’elle, pas de notre anxiété de bien transmettre.

Il y a quelque chose d’un peu paradoxal là-dedans : plus on lâche prise sur la transmission, plus elle se fait naturellement. Moins on en parle comme d’un devoir, plus ça devient une envie.


Avec le petit garçon qui arrive en août, on se pose parfois la question de comment ça va se passer pour lui — grandir avec une grande sœur de 13 ans, une maman qui cuisine créole par habitude et non par militantisme, une île qui a ses odeurs et ses couleurs propres. On ne va pas changer de méthode. On va cuisiner ce qu’on cuisine. Et si un jour il veut savoir comment on fait le cari poulet, on lui montrera — sans en faire un cours magistral.

La transmission, finalement, ça ressemble moins à un enseignement qu’à une présence. On est là, on fait les choses, les enfants regardent. Le reste se fait tout seul.

Questions fréquentes

Comment transmettre la cuisine réunionnaise à ses enfants sans en faire une contrainte ?

La clé, c'est de cuisiner ensemble sans objectif pédagogique affiché. On ne dit pas 'aujourd'hui on apprend la culture créole' — on dit 'tu viens m'aider à piler le gingembre ?' L'enfant retient par imprégnation, pas par leçon.

À quel âge un enfant peut-il vraiment participer à la préparation d'un cari ?

Dès 5-6 ans pour les tâches simples (remuer, rincer le riz, sentir les épices). À l'adolescence, Émilie peut gérer une partie de la cuisson seule. L'important n'est pas la technique, c'est la présence dans la cuisine.

Comment éviter que la transmission culturelle devienne une pression identitaire pour l'enfant ?

En acceptant que l'enfant s'approprie les choses à sa façon — qu'elle préfère le rougail saucisses au cari poulet, qu'elle invente ses propres variantes. La transmission réussie, c'est celle que l'enfant choisit de continuer, pas celle qu'on lui a imposée.

On attend notre petit garçon pour août 2026.

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