Travailler seul depuis La Réunion : ce que le solo a vraiment changé dans notre vie de famille
18 octobre 2026 · 8 min
Image : anyjazz65 — Openverse (by)
Il y a une scène qui revient souvent dans ma tête. Émilie avait dix ans, c’était un mercredi matin, et elle m’a demandé si je pouvais l’emmener à la plage avant qu’il fasse trop chaud. J’ai regardé mon agenda — vide de réunions, aucun déploiement urgent — et j’ai dit oui. On est partis à huit heures et demie. On était rentrés à onze heures. L’après-midi, j’ai travaillé.
Ce moment-là, aussi banal qu’il paraisse, résume mieux que n’importe quel discours ce que le travail en solo a changé dans notre vie de famille. Pas l’absence de contraintes — j’en ai, comme tout le monde. Mais la possibilité de choisir, ce jour-là, que la plage passait avant le code. Et de ne pas avoir à demander la permission à personne.
Pourquoi le salariat ne correspondait plus à ce qu’on voulait construire
Je ne vais pas refaire le procès du salariat. Des gens très bien y font leur vie, élèvent leurs enfants, construisent quelque chose de solide. Ce n’est pas le sujet.
Le sujet, c’est ce que Kelly et moi voulions construire ensemble, et la façon dont le format classique — horaires fixes, hiérarchie, présence obligatoire — entrait en friction avec ça.
Quand Kelly était infirmière libérale, nos journées étaient régies par deux agendas qui ne se parlaient pas. Les tournées du matin, les réunions de mon côté, les horaires d’Émilie à l’école. On s’organisait, on gérait, mais on réagissait plus qu’on ne choisissait. La famille prenait les créneaux que le travail laissait libres, pas l’inverse.
J’ai quitté le salariat en 2008. Pas avec un plan brillant, pas avec un filet de sécurité confortable. Avec l’idée que je voulais construire mes propres produits, à mon rythme, depuis chez moi — à La Réunion, loin des hubs parisiens où l’on vous explique que l’innovation ne peut pas se faire à 10 000 kilomètres de la capitale. Cette distance, je l’ai vécue comme un choix, pas comme un handicap. Elle nous a forcés à être autonomes, à ne pas dépendre d’un écosystème local, à vendre à des gens qu’on ne rencontre jamais en vrai.
Ce que je n’avais pas anticipé, c’est à quel point ce choix professionnel allait remodeler notre vie de famille — progressivement, sans qu’on l’ait vraiment planifié.
Ce que “choisir ses heures” signifie vraiment quand Émilie est là et qu’un bébé arrive
L’image du freelance qui travaille depuis un hamac entre deux sessions de surf, c’est une blague qu’on fait entre nous. La réalité est plus prosaïque et, je trouve, plus intéressante.
Choisir ses heures, concrètement, ça veut dire que quand Émilie traverse une période difficile au collège, je peux décaler ma matinée de travail et être là pour en parler. Ça veut dire que je peux aller la chercher certains soirs sans calculer si j’ai posé un RTT. Ça veut dire aussi que certaines semaines, je bosse le samedi parce qu’un bug critique est apparu et que personne d’autre ne va le régler à ma place.
La liberté n’est pas l’absence de contraintes. C’est le choix de quelles contraintes on accepte.
Avec l’arrivée du petit garçon prévue pour août 2026, cette question prend une dimension nouvelle. On a déjà traversé la période nourrisson avec Émilie — à l’époque, Kelly était encore infirmière libérale, et je me souviens de la charge que ça représentait pour elle d’alterner nuits hachées et tournées du matin. Cette fois, le contexte est différent : Kelly est au foyer par choix, et moi je travaille depuis la maison. Sur le papier, ça semble plus simple. Dans les faits, ça va demander une organisation que ni l’un ni l’autre ne maîtrise encore.
Ce que le travail en solo me donne, c’est de la souplesse — pas de la disponibilité totale. Je pourrai absorber une nuit difficile et décaler ma journée. Je ne pourrai pas disparaître de mon bureau pendant trois semaines sans que mes produits en souffrent. C’est un équilibre à trouver, pas une solution toute faite.
L’écart d’âge entre Émilie et son petit frère — treize ans — va aussi créer une dynamique qu’on anticipe avec curiosité. Elle sera adolescente quand il fera ses premiers pas. Elle a déjà exprimé qu’elle voulait être présente, aider, être une grande sœur impliquée. Le fait que je sois à la maison, que Kelly soit à la maison, crée un cadre où ces moments peuvent exister naturellement plutôt que d’être planifiés comme des rendez-vous dans un agenda surchargé.
Les compromis réels : revenus moins prévisibles, présence plus choisie
Je veux être honnête sur ce point parce que c’est celui qu’on édulcore le plus souvent dans les témoignages de travailleurs indépendants.
Les revenus variables, c’est réel. Il y a des mois où plusieurs produits tournent bien en parallèle, et des mois où une mise à jour d’algorithme ou un changement de marché fait plonger un chiffre qu’on croyait stable. On a appris à construire un socle — plusieurs produits qui génèrent chacun un peu, plutôt qu’un seul gros contrat qui peut partir du jour au lendemain — mais ce socle a mis des années à se construire, et il demande une attention constante.
Ce que ça implique concrètement pour la famille : on ne fait pas de grands projets financiers sur des hypothèses optimistes. On a une épargne de précaution qu’on alimente régulièrement. On a des mois où on se serre un peu la ceinture sans que ce soit une catastrophe, et des mois plus confortables. Kelly gère les finances du foyer avec une rigueur que j’admire sincèrement — c’est elle qui voit en premier si un mois va être tendu, et qui ajuste sans drame.
En échange de cette imprévisibilité, on a quelque chose que je ne saurais pas chiffrer : la présence choisie. Pas la présence physique permanente — être dans la même maison ne signifie rien si on est chacun dans sa tête. Mais la capacité à décider, un mardi matin, que ce qui compte c’est d’aller chercher Émilie au collège parce qu’elle a eu une mauvaise journée, et de rattraper le travail le soir.
Notre dossier sur les statistiques famille & parentalité 2026 documente bien ce que les études montrent sur la charge mentale parentale et le burn-out. Ce qui m’a frappé en le compilant, c’est que la surcharge ne vient pas toujours du volume de travail — elle vient souvent du sentiment de ne pas contrôler son propre temps. C’est précisément ce que le travail en solo, malgré ses contraintes, nous a rendu.
Comment ça redistribue les rôles à la maison, sans qu’on l’ait planifié
On n’a jamais eu de grande conversation sur “qui fait quoi”. Les rôles se sont redistribués progressivement, par ajustements successifs, et c’est seulement en prenant du recul qu’on voit le chemin parcouru.
Quand Kelly était infirmière libérale, on fonctionnait à peu près à égalité sur les tâches domestiques — par nécessité, pas par idéologie. Quand elle a choisi de s’arrêter pour être au foyer, quelque chose s’est rééquilibré naturellement : elle a pris en charge une grande partie de l’organisation quotidienne, les courses, le suivi scolaire d’Émilie, la gestion du foyer. Moi, je gère le travail, les finances au sens large, et je suis présent différemment — disponible dans la journée, pas seulement le soir et le week-end.
Ce que le travail en solo a changé dans cette équation, c’est que je ne suis pas “le parent qui rentre à 19h”. Je suis là. Physiquement dans la maison, même quand je travaille. Ça crée une porosité entre les deux sphères qui peut être épuisante si on ne la gère pas — Émilie qui frappe à la porte du bureau pour une question, Kelly qui a besoin d’un avis sur quelque chose — mais qui crée aussi une texture de quotidien qu’on ne voudrait pas troquer.
Il y a un truc que je n’avais pas anticipé : le fait d’être à la maison m’a rendu plus attentif aux rythmes de la maison. Je vois quand Émilie rentre du collège avec une tête qui dit que ça ne va pas. Je remarque quand Kelly est fatiguée avant qu’elle le dise. Ce n’est pas de la surveillance — c’est de la présence. Et cette présence, je ne l’aurais pas si je partais à 8h et rentrais à 19h.
Est-ce que ce modèle est parfait ? Non. Il y a des jours où la frontière entre le travail et la maison s’effondre complètement et où je n’arrive à rien faire correctement. Il y a des périodes où les revenus variables créent une tension sourde qu’on ne verbalise pas assez vite. Il y a des moments où Kelly porte seule une charge domestique lourde pendant que je suis absorbé par un problème technique, et où je ne m’en rends compte que trop tard.
Mais dans l’ensemble, ce qu’on a construit — Kelly au foyer par choix, moi en solo depuis La Réunion, Émilie qui grandit dans un foyer où les deux parents sont présents autrement qu’en pointillés — ressemble à ce qu’on voulait. Pas à ce que la société attendait de nous, pas au modèle dominant. À ce qu’on a choisi, avec ses aspérités et ses joies.
C’est ça, au fond, le vrai luxe du travail en solo : ne pas avoir à justifier ses choix à un manager, mais les assumer pleinement devant soi-même et devant sa famille. C’est plus exigeant qu’il n’y paraît. Et c’est exactement pour ça que ça vaut quelque chose.
Notre petit garçon arrive en août 2026 : sa liste de naissance est ici.
Questions fréquentes
Travailler en solo depuis La Réunion, c'est vraiment viable financièrement ?
Viable, oui — mais ça demande d'accepter une vraie variabilité des revenus. On a mis plusieurs années à construire un socle stable. Le mot-clé, c'est 'socle' : quelques produits qui tournent en fond, pas un seul client qui peut partir du jour au lendemain. Ce n'est pas la sécurité du salaire, mais ce n'est pas non plus l'instabilité permanente qu'on imagine.
Comment gérer la frontière entre temps de travail et temps de famille quand on bosse à la maison ?
Honnêtement, cette frontière n'est jamais parfaite. Ce qui aide : des plages horaires tenues dans la durée (pas des règles rigides, des habitudes), un espace physique dédié même petit, et le fait que Kelly et moi en parlons ouvertement quand ça déraille. On s'ajuste en continu plutôt que de prétendre avoir trouvé la formule.
Est-ce que le travail en solo convient à tous les profils de parents ?
Franchement, non. Ça demande une certaine tolérance à l'incertitude financière, une capacité à s'auto-discipliner sans manager, et un partenaire avec qui on est vraiment aligné sur les priorités. Si l'un des deux vit l'instabilité comme une source d'anxiété chronique, ça peut peser lourd sur le couple avant même de peser sur le travail.
On attend notre petit garçon pour août 2026.
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