Lire ensemble : la seule habitude familiale qui a vraiment résisté
8 août 2026 · 8 min
Image : Mypouss — Openverse (by)
En bref — La lecture partagée est le seul rituel familial que nous n’avons jamais eu à « tenir » : il s’est imposé tout seul parce qu’il était bon pour tout le monde, pas parce qu’on avait décidé qu’il le fallait. Treize ans après la naissance d’Émilie, il est toujours là.
Il y a quelques semaines, Émilie m’a demandé si on pouvait relire ensemble un passage d’un livre qu’elle avait terminé seule dans la journée. Pas parce qu’elle n’avait pas compris. Parce qu’elle voulait qu’on le lise ensemble. Elle a 13 ans. Ce genre de moment, on ne le fabrique pas. Soit il existe parce qu’on a posé quelque chose de solide avant, soit il n’existe pas.
Ça m’a donné envie d’écrire sur la lecture en famille — pas comme un conseil de magazine, mais comme une observation honnête de ce qui a tenu dans notre quotidien, et de ce qui n’a pas tenu.
Pourquoi la plupart de nos rituels familiaux ont duré trois semaines
On a essayé beaucoup de choses au fil des années. Le dimanche matin sans écran, le repas du vendredi avec une « question de la semaine », le journal de gratitude partagé, les sorties nature programmées une fois par mois. Certains ont duré un mois, d’autres deux. Quelques-uns ont disparu après la première tentative.
Je ne le dis pas avec honte. On a appris quelque chose de chaque abandon.
Ce qui tuait ces rituels, c’était presque toujours la même chose : ils demandaient un effort actif pour démarrer. Il fallait se souvenir, se motiver, surmonter le moment où personne n’avait vraiment envie. Le journal de gratitude, c’est bien — mais quand tu rentres d’une journée chargée et qu’Émilie a du boulot scolaire en retard, personne ne va chercher le carnet. L’intention était sincère. La friction était trop haute.
La lecture, elle, n’avait pas ce problème. Le soir, il faut de toute façon aller se coucher. Le livre était déjà là, sur la table de nuit. Le rituel ne demandait pas de décision supplémentaire — il s’insérait dans quelque chose qui existait déjà.
C’est peut-être la leçon la plus utile qu’on ait tirée de toutes ces tentatives ratées : un rituel qui dure est un rituel qui coûte peu à lancer. Pas un rituel parfait, pas un rituel ambitieux — un rituel qui s’accroche à un moment qui existe déjà dans la journée.
Comment la lecture du soir s’est installée avec Émilie — sans qu’on le décide vraiment
Honnêtement, on n’a pas « instauré » la lecture du soir. Elle s’est glissée dans nos soirées presque par accident, quand Émilie était petite, parce que c’était le moyen le plus simple de rendre le coucher moins conflictuel.
Au début, c’était des albums. Puis des romans courts. Puis des livres de plus en plus épais, qu’on lisait à voix haute à tour de rôle. À un moment, Émilie lisait mieux que nous à voix haute — elle avait un rythme, elle faisait les voix des personnages. On s’est retrouvés à être son public autant qu’elle était le nôtre.
Ce qui a changé avec l’adolescence, c’est la forme, pas le fond. On ne lit plus forcément le même livre en même temps. Mais on parle de ce qu’on lit. Elle me résume un chapitre, je lui dis où j’en suis dans ce que je lis de mon côté. Il y a des soirs où on lit chacun notre livre, dans la même pièce, en silence. Ça compte aussi.
Kelly a eu un rôle central là-dedans, peut-être plus que moi. Elle a une capacité à rendre la lecture vivante à voix haute que je n’ai pas — elle joue les intonations, elle s’arrête au bon moment, elle pose des questions sans que ça ressemble à un interrogatoire. Émilie a grandi avec ça. Je pense que c’est pour ça que la lecture n’est jamais devenue une corvée à ses yeux : elle a été portée par quelqu’un qui l’aimait vraiment, pas par quelqu’un qui pensait que c’était bon pour elle.
Ce que la lecture partagée change dans la relation — concrètement
Je vais être direct : je ne sais pas si lire ensemble rend les enfants plus intelligents, plus empathiques ou meilleurs à l’école. Je ne veux pas vendre ça. Ce que je sais, c’est ce que j’observe dans notre quotidien.
Ça crée des références communes. Émilie et moi avons des dizaines de blagues internes qui viennent de livres qu’on a lus ensemble. Des phrases qu’on cite dans des situations absurdes. Des personnages qu’on convoque quand l’un de nous se comporte d’une certaine façon. C’est une langue à part, une langue de deux — ou de trois quand Kelly est dans la boucle. Ça soude d’une façon que je n’aurais pas anticipée.
Ça ouvre des conversations qu’on n’aurait pas eues autrement. Les livres posent des questions que la vie réelle n’ose pas toujours poser directement. On a parlé de mort, de trahison, d’injustice, de désir, de peur — à travers des personnages fictifs, dans un espace où personne n’était directement visé. Pour une adolescente, c’est précieux. Pour un parent, c’est une porte d’entrée.
Ça m’a appris à me taire. Lire à voix haute pour quelqu’un, c’est accepter de ne pas commenter en permanence. De laisser le texte faire son travail. De faire confiance à l’autre pour ressentir ce qu’il ressent sans qu’on lui explique quoi ressentir. C’est une discipline que j’aurais du mal à pratiquer autrement.
Et puis — je dis ça sans romantisme excessif — il y a quelque chose dans le fait de partager un livre avec son enfant qui dit : ce moment compte, tu comptes, on n’est pas pressés. Dans une époque où tout est optimisé et chronométré, c’est une forme de résistance douce. Pas spectaculaire. Juste réelle.
La question qui se pose avec l’arrivée du petit en août 2026
On attend un petit garçon pour août 2026. Il n’a pas encore de prénom. Et depuis quelques mois, une question revient régulièrement dans nos conversations du soir : comment on fait tenir ce rituel quand il y aura un bébé dans la maison ?
La réponse honnête, c’est qu’on ne sait pas encore.
Ce qu’on sait, c’est qu’on ne veut pas faire semblant que ça va être simple. Un nourrisson, ça réorganise tout — les nuits, les soirées, l’énergie disponible, la bande passante émotionnelle. On a lu suffisamment de témoignages de familles qui ont eu un deuxième enfant avec un grand écart d’âge pour ne pas se raconter d’histoires. L’écart entre Émilie et son petit frère sera de treize ans. C’est presque deux vies d’enfant en parallèle.
Ce qu’on envisage — et c’est une intention, pas un plan gravé dans le marbre — c’est de ne pas essayer de fusionner les deux rituels. Émilie a 13 ans. Elle a besoin d’un espace à elle, d’une lecture qui lui appartient, d’un moment qui ne soit pas dilué par les besoins d’un nourrisson. On veut garder ça intact, même si ça demande une organisation différente.
Pour le petit, on recommencera depuis le début. Les albums, les histoires courtes, la voix de Kelly qui fait les personnages. On a de la chance : on sait déjà que ça marche, on sait comment ça se construit. On n’aura pas à inventer — juste à recommencer, avec la patience que ça demande.
Ce qui m’importe, c’est qu’Émilie ne vive pas l’arrivée de son frère comme une menace pour ce qui lui appartient. La lecture est un de ces espaces. On va le protéger.
Ce que ça dit de nous, au fond
On aurait pu écrire un article sur les « 7 habitudes des familles épanouies ». On ne l’a pas fait, parce que ce n’est pas ce qu’on vit. Ce qu’on vit, c’est une famille qui a essayé beaucoup de choses, abandonné la plupart sans culpabilité, et trouvé dans la lecture quelque chose qui tenait — pas parce qu’on l’avait décidé, mais parce que ça nous ressemblait.
Kelly a toujours lu. Moi aussi, dans mon genre — plutôt des essais, des livres techniques, de la non-fiction. Émilie a grandi dans une maison où les livres étaient partout, pas comme décoration, mais comme outils de vie. Elle a absorbé ça. On ne lui a pas imposé la lecture : on lui a montré qu’on lisait, et elle a suivi.
C’est peut-être la leçon la plus sobre qu’on puisse tirer de treize ans de parentalité : les enfants imitent ce qu’ils voient, pas ce qu’on leur dit de faire. Si la lecture en famille a tenu, c’est parce qu’elle était vraie pour nous d’abord.
Pour les familles qui cherchent un rituel qui dure : ne cherchez pas le rituel parfait. Cherchez ce qui est déjà là dans votre quotidien, ce qui vous ressemble, ce qui a une chance d’être encore là dans dix ans parce qu’il y a du plaisir dedans — pas seulement de la bonne intention.
Si vous êtes curieux de ce qu’on lit en ce moment, ou si vous voulez partager ce qui tient dans votre quotidien à vous, les commentaires sont là pour ça. Et si vous attendez un bébé et que vous cherchez des idées pour constituer une première bibliothèque, on a réfléchi à tout ça sur notre liste de naissance.
Questions fréquentes
Comment instaurer une habitude de lecture en famille qui dure vraiment ?
La clé, d'après notre expérience, c'est de ne pas la « programmer » comme une activité éducative. On a commencé par lire ce qui nous plaisait à nous, pas ce qu'on pensait devoir lire à Émilie. La régularité est venue d'elle-même parce que le moment était agréable, pas parce qu'on avait posé une alarme.
À quel âge peut-on vraiment lire ensemble avec son enfant ?
Bien plus tôt qu'on ne le croit, et bien plus longtemps qu'on ne l'imagine. Avec Émilie, ça a commencé avant qu'elle sache lire et ça continue à 13 ans — les livres changent, le format change, mais le rituel tient. L'adolescence ne tue pas la lecture partagée si elle a eu le temps de s'ancrer.
Comment adapter la lecture en famille à l'arrivée d'un deuxième enfant ?
On ne sait pas encore avec certitude — notre petit garçon arrive en août 2026. Mais on anticipe de garder un moment de lecture propre à Émilie, et d'en construire un autre, différent, pour le bébé. Deux rituels distincts plutôt qu'un seul qu'on essaierait de faire tenir pour tout le monde en même temps.
On attend notre petit garçon pour août 2026.
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