La Réunion

Grandir à La Réunion : ce que l'île lui donne que je n'aurais pas pu planifier

5 septembre 2026 · 8 min

En bref — Élever Émilie à La Réunion lui donne une diversité culturelle et une proximité à la nature que nous n’aurions pas pu construire artificiellement ailleurs. L’île a des manques réels, qu’on assume — mais on ne changerait pas.


Un soir de semaine, Émilie rentre et me raconte que sa journée s’est terminée avec une discussion sur la fête de Divali. Pas dans un cours de géographie. Dans la cour, avec une amie dont la famille est tamoule. Elle m’explique les lumières, les significations, avec ce naturel tranquille de quelqu’un pour qui la diversité n’est pas un sujet — c’est juste la vie. J’ai posé mon ordinateur et je l’ai écoutée. Et j’ai pensé : ça, je n’aurais pas pu le planifier.

Voilà ce qui m’a donné envie d’écrire ce billet. Pas pour vanter l’île comme une carte postale. Pas pour convaincre qui que ce soit de venir s’installer ici. Mais pour réfléchir honnêtement, après toutes ces années, à ce que La Réunion donne vraiment à notre fille — et à ce qu’elle ne donne pas, et qu’on cherche à compenser autrement.

Ce qu’Émilie vit ici que des enfants de métropole ne vivent pas

La diversité à La Réunion n’est pas un programme scolaire. Elle est dans la rue, dans les prénoms de ses camarades, dans les odeurs du marché du samedi, dans les mots créoles qui se glissent dans les phrases sans qu’on y pense. Émilie a grandi dans un monde où personne n’a la même tête, où les fêtes religieuses se superposent dans le calendrier sans que ça pose de problème — Noël, l’Aïd, Divali, le Nouvel An chinois — et où le métissage n’est pas une valeur abstraite mais une réalité charnelle, quotidienne, banale dans le meilleur sens du terme.

Ce que ça forge chez un enfant, c’est difficile à mesurer. Mais on le voit dans sa façon de parler des gens : elle ne catégorise pas. Elle nomme les personnes, pas les groupes. Elle a une curiosité naturelle pour les pratiques différentes des nôtres, sans la méfiance que peut générer l’inconnu quand on n’y a jamais été exposé.

Il y a aussi la nature. La Réunion est une île volcanique, jeune géologiquement, d’une violence et d’une beauté qui coexistent. Émilie a vu la lave couler à distance raisonnable, elle a marché dans le Cirque de Cilaos, elle connaît la différence entre un sentier sous la pluie fine des hauts et la chaleur sèche de Saint-Gilles. Ce rapport physique au territoire — pas contemplatif, vraiment physique — on ne l’aurait pas eu en habitant une grande ville de métropole. L’île est petite, mais elle est verticale, contrastée, vivante. On peut être à la mer le matin et dans la forêt de cryptomérias l’après-midi. Ce n’est pas une métaphore : c’est une réalité géographique qu’elle a dans les jambes.

Et puis il y a quelque chose de plus difficile à nommer : le rapport au temps. La Réunion n’est pas lente — c’est un cliché réducteur. Mais il y a ici une certaine permission de vivre sans s’excuser d’être là. Les repas du dimanche durent longtemps. Les voisins s’arrêtent pour parler. La priorité à la présence — à être là, vraiment là — n’est pas une posture qu’on doit défendre contre le reste du monde : elle est dans l’air. Pour nous, qui avons fait des choix à contre-courant sur ce sujet (Kelly au foyer, moi en solo pour organiser mon travail autour de la famille), c’est un environnement qui ne nous isole pas dans notre façon de vivre. Il la normalise, même.

Les manques réels qu’on ne cache pas

Je ne vais pas faire semblant. Il y a des choses que La Réunion ne donne pas, et qu’on ne peut pas compenser à moitié.

L’offre culturelle est plus limitée. Pas nulle — il y a des festivals, des expositions, des initiatives locales qui ont de la tenue — mais elle n’est pas comparable à ce qu’une famille peut accéder en vivant à Lyon, Bordeaux ou Paris. Les grandes tournées de théâtre, les musées permanents de niveau national, les médiathèques ultraéquipées : c’est rare, ou ça arrive une fois par an, ou ça n’arrive pas. On compense par les livres — beaucoup de livres — par les voyages quand on peut, par le numérique avec discernement. Mais je ne vais pas prétendre que c’est équivalent.

L’éloignement géographique a un coût réel. Un billet d’avion pour rejoindre la métropole, c’est une journée de voyage et une somme qui se compte en centaines d’euros par personne. Pour Émilie, ça veut dire que certains cousins, certains grands-parents, certaines personnes qu’elle aime sont loin — pas juste d’une heure de TGV, mais d’un voyage qui se prépare. On apprend à entretenir ces liens autrement, à rendre les retrouvailles plus intenses parce qu’elles sont rares. Mais l’éloignement reste de l’éloignement. Ce serait malhonnête de le nier.

Le coût de la vie est élevé. Les produits importés — et beaucoup le sont — coûtent plus cher. Certains services, certaines ressources pédagogiques, certains équipements qu’on voudrait pour elle sont moins accessibles ou plus chers à faire venir. C’est une contrainte concrète qui pèse dans les arbitrages familiaux, et on la gère, mais elle existe.

Il y a aussi, parfois, un sentiment d’isolement intellectuel. Pas de la solitude — La Réunion est dense, vivante, sociable. Mais quand on s’intéresse à certains sujets de fond, quand on cherche une communauté de parents qui font des choix non conventionnels similaires aux nôtres, le vivier est plus étroit. On trouve, mais il faut chercher. Internet compense une partie de ça — c’est pour ça que ce blog existe, d’ailleurs.

Pourquoi on ne changerait pas, mais sans idéaliser

On nous pose parfois la question, directement ou indirectement : « Vous ne pensez pas à rentrer ? » La question sous-jacente, c’est : « Est-ce que vous ne privez pas votre fille de quelque chose ? »

Ma réponse honnête : on lui offre autre chose. Et cet autre chose, on ne pourrait pas le reconstituer ailleurs.

La diversité qu’elle vit ici n’est pas enseignable. On peut lire des livres sur le pluralisme, mettre des enfants dans des écoles mixtes, voyager. Mais grandir dans un endroit où la cohabitation de cultures est la norme — pas un effort, pas un projet, juste la réalité de tous les jours — ça forge quelque chose de différent. Elle n’aura pas à désapprendre la méfiance de l’autre, parce qu’elle ne l’a pas acquise. C’est un cadeau qu’on ne peut pas acheter.

La nature, de la même façon, n’est pas un décor. Elle est une expérience physique répétée, une relation au monde vivant qu’on ne construit pas en faisant une sortie scolaire par an dans un parc naturel. Émilie sait lire le temps qu’il fait selon le vent, elle reconnaît certaines plantes, elle a une conscience du risque naturel — cyclone, éruption — qui n’est pas de la peur mais de la connaissance. Ce rapport-là, il vient de l’exposition répétée, pas d’un cours.

Et puis, il y a nous. Kelly et moi avons fait des choix qui ne correspondent pas au modèle dominant : elle a quitté une carrière d’infirmière libérale pour être au foyer, j’ai refusé la voie salariée pour construire mes propres projets en solo, depuis une île à 9 000 kilomètres de Paris. Ces choix ont un sens qui tient ensemble. Vivre à La Réunion fait partie de ce sens : on a voulu une vie organisée autour de la famille et du temps choisi, pas l’inverse. L’île, avec ses contraintes et sa singularité, est cohérente avec ça. Elle ne nous pousse pas à courir.

Ce qu’on essaie de transmettre à Émilie — et bientôt à son petit frère, attendu pour août prochain — ce n’est pas un territoire idéal. C’est une façon d’habiter là où on est : curieux, ancrés, lucides sur les manques, reconnaissants pour ce qui est là. La Réunion nous aide à enseigner ça sans avoir à le formuler. L’île le montre tous les jours, dans sa complexité, dans ses contradictions, dans sa beauté qui n’est jamais simple.

On ne changerait pas. Mais on continue de regarder honnêtement ce qu’on donne et ce qu’on ne donne pas. C’est la seule façon de le faire bien.


Si vous vous posez des questions sur la charge mentale et les arbitrages familiaux que ce genre de choix implique, notre dossier statistiques famille & parentalité 2026 rassemble des données sourcées qui peuvent aider à mettre des mots sur ce qu’on ressent.


Notre petit garçon arrive en août 2026 : sa liste de naissance est ici.

Questions fréquentes

Est-ce que La Réunion est un bon endroit pour élever ses enfants ?

La Réunion offre une diversité ethnique et culturelle rare au quotidien, une proximité immédiate avec la nature, et un rapport au temps différent. Les manques existent — offre culturelle plus limitée, éloignement de la famille étendue pour certains — mais pour nous, la balance est clairement positive. Cela dépend beaucoup de ce qu'on priorise pour ses enfants.

Quels sont les vrais inconvénients de vivre à La Réunion en famille ?

Le coût de la vie est élevé, l'offre culturelle (musées, grandes expositions, théâtres) est plus restreinte qu'en métropole, et l'isolement géographique se ressent — un aller-retour en France coûte cher et prend une journée entière. Ce sont des réalités qu'on ne cache pas, et qu'on compense autrement.

Comment la diversité culturelle réunionnaise influence-t-elle les enfants au quotidien ?

À La Réunion, la diversité n'est pas un cours de citoyenneté : c'est le voisin, la cantine, le terrain de sport. Les enfants grandissent avec des camarades d'origines malgache, indienne, chinoise, mahoraise, créole, métropolitaine — et cette cohabitation ordinaire forge quelque chose que difficile à enseigner dans un manuel.

On attend notre petit garçon pour août 2026.

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