Famille

Travailler seul : la liberté de ne pas avoir à justifier sa journée

15 août 2026 · 8 min

travail en solo liberté Image : Mike Cattell — Openverse (by)

En bref — Travailler en solo, c’est avant tout ne plus avoir à justifier l’organisation de sa journée à quiconque. Ce n’est pas l’absence de contraintes, mais le choix de celles qu’on accepte — et cette nuance change tout dans une vie de famille.


Il y a quelques années, j’avais un rendez-vous médical en fin de matinée. Rien de grave, une consultation de routine. J’avais quand même passé la veille à réfléchir à comment formuler ma demande d’absence auprès de mon responsable, à anticiper ses questions, à me préparer à justifier une heure et demie hors du bureau. Cette scène me revient parfois, maintenant que je travaille seul depuis La Réunion, quand je ferme l’ordinateur à 11h pour aller chercher quelque chose ou accompagner Kelly à un rendez-vous. Aucune formulation à préparer. Aucune culpabilité. Juste un agenda qu’on gère ensemble, en adultes.

C’est ça, la liberté du travail en solo. Pas le hamac et les pieds dans le sable. L’absence de cette petite friction permanente qui consiste à rendre des comptes sur son temps à quelqu’un qui n’a aucune idée de ce que tu vis en dehors du bureau.

Ce que « liberté » voulait dire avant de travailler seul

Quand j’étais salarié, la liberté se mesurait en congés. Cinq semaines par an, à poser selon les besoins du service, à négocier avec les collègues, à planifier des mois à l’avance. En dehors de ça, le temps était quadrillé : les horaires, les réunions, le trajet, la pause déjeuner à peu près à la même heure. Ce n’était pas de la tyrannie — c’était simplement le contrat implicite du salariat. Tu vends du temps, tu en cèdes le contrôle.

Ce que je n’avais pas mesuré à l’époque, c’est le poids de cette cession. Pas le travail lui-même — le travail, j’aime ça. Mais le fait de ne pas pouvoir décider que ce mardi matin, il vaut mieux que je code deux heures en avance pour me libérer l’après-midi. Que ce projet avance mieux si je travaille le soir et que je prends le lendemain matin pour souffler. Que mon cerveau fonctionne différemment selon les jours, et que forcer un rythme uniforme, c’est souvent produire moins pour paraître plus.

La liberté que j’imaginais avant de sauter le pas, c’était une liberté un peu naïve : faire ce que je veux, quand je veux. La réalité est plus intéressante. C’est la liberté de composer — de décider que telle heure appartient à telle chose, et d’en assumer les conséquences directement, sans intermédiaire. Une liberté adulte, avec ce que ça suppose de responsabilité.

Le mythe de la discipline absolue du freelance

Il y a un discours très répandu sur le travail en solo : pour réussir, il faudrait une discipline de fer, des routines millimétrées, un réveil à 5h du matin, une todo list implacable. Les podcasts business en sont pleins. Et je comprends d’où ça vient — sans structure externe, il faut bien trouver quelque chose pour tenir.

Mais je pense que ce discours rate l’essentiel. Ce qu’il décrit, c’est souvent une façon de recréer du salariat chez soi : reproduire les contraintes qu’on avait en entreprise, mais en les appliquant à soi-même, avec encore plus de sévérité parce qu’on n’a plus d’excuse. C’est épuisant, et surtout, ce n’est pas ce que le solo a de meilleur à offrir.

Ce qui marche, dans mon expérience, c’est moins la discipline que la clarté. Savoir ce qui doit avancer aujourd’hui, pourquoi ça compte, et se donner les conditions pour le faire. Pas une liste de quarante tâches. Pas un timer Pomodoro qui sonne toutes les vingt-cinq minutes. Une intention claire et un environnement qui la soutient.

Et surtout — et c’est là que le solo diffère vraiment du salariat — la permission de s’adapter. Si Émilie a besoin de parler d’un truc qui la tracasse, si Kelly a une matinée compliquée, si je sens que mon cerveau est à plat et que forcer ne produira rien de bon : je peux ajuster. Je décale. Je compense ailleurs. Je ne disparais pas dans une réunion de deux heures dont je ressors vidé pour le reste de la journée.

Ce n’est pas de la flemme. C’est de la gestion de ressource, appliquée à la ressource la plus précieuse qu’on ait : l’attention.

Ce que le solo permet concrètement dans une vie de famille

Kelly a choisi d’être au foyer. Ce n’est pas un détail de notre organisation — c’est une décision centrale, prise ensemble, qui a des implications sur tout : les revenus, le rythme, la répartition des rôles. Et ce choix n’aurait pas la même texture si je travaillais en open space de 9h à 18h.

Concrètement, voici ce que le travail en solo change dans notre quotidien à La Réunion.

La disponibilité réelle, pas la disponibilité de façade. Quand je suis à la maison et que je travaille, je suis physiquement là. Mais la différence avec un salarié en télétravail, c’est que je peux choisir d’être vraiment là à certains moments. Pas disponible à la moindre sollicitation toute la journée — ça, ce serait contre-productif pour tout le monde. Mais capable de décider que de 12h à 13h30, je coupe l’ordinateur et je suis présent, sans l’œil qui revient vers les notifications.

L’anticipation des moments qui comptent. Un rendez-vous médical pour Émilie, une journée où Kelly a besoin de souffler, un après-midi où le temps est parfait pour sortir : je peux réorganiser ma journée autour de ça, pas après coup, mais en amont. Ce n’est pas de l’improvisation permanente — c’est de la planification flexible, ce qui est très différent.

L’écart d’âge qui arrive. Avec le petit garçon attendu pour août 2026, notre organisation va changer du tout au tout. Avoir un bébé à la maison et une adolescente, ça demande une présence que je ne pourrais pas offrir si je devais négocier chaque heure de flexibilité avec un employeur. Le solo me donne la capacité de m’adapter à cette nouvelle réalité sans que ça soit une crise.

Le modèle qu’on montre à Émilie. Elle voit un père qui travaille sérieusement, qui produit des choses concrètes, mais qui organise son travail autour de la vie et non l’inverse. Ce n’est pas un cours de développement personnel — c’est juste ce qu’elle observe au quotidien. Et je pense que ça compte, même si on n’en parle jamais explicitement.

Les contreparties réelles qu’on ne dit pas assez

Je ne veux pas écrire un billet qui ressemble à une pub pour le travail en solo. Parce que les contreparties sont réelles, et les taire serait malhonnête.

L’absence de filet. Quand je ne travaille pas, je ne gagne pas. Pas de congé maladie, pas de chômage partiel, pas de collègue pour absorber ma charge si je suis à plat. Cette réalité-là, on la ressent différemment selon les mois. Il y a des périodes où ça va, où les projets avancent, où les revenus sont là. Et des périodes où la pression est forte, où le doute s’installe, où on se demande si on a bien fait. Le fait que Kelly soit au foyer ajoute une dimension à cette pression : je suis le seul revenu, et c’est un poids que j’assume, mais qui ne disparaît pas.

La solitude intellectuelle. Travailler seul, c’est ne pas avoir de collègue à qui soumettre une idée à la volée, pas de discussion de couloir, pas de regard extérieur immédiat sur ce qu’on construit. On peut compenser — communautés en ligne, appels avec d’autres indépendants, Twitter/X — mais ce n’est pas pareil. Il faut apprendre à se passer de la validation externe, ce qui est plus difficile qu’il n’y paraît.

La frontière pro/perso n’existe pas naturellement. C’est peut-être la contrepartie la plus sournoise. En entreprise, quand tu pars du bureau, tu pars. En solo, le projet est toujours là, l’ordinateur est toujours là, et le cerveau continue de tourner même quand tu voudrais qu’il s’arrête. Construire une vraie coupure demande un effort actif et constant. Ce n’est pas quelque chose qu’on règle une fois pour toutes — c’est un arbitrage permanent.

Le regard des autres. Travailler seul depuis La Réunion, construire ses propres produits plutôt que d’être salarié dans une boîte : pour beaucoup de gens autour de nous, ça reste flou, voire suspect. « Tu fais quoi exactement ? », « C’est stable ? », « Tu n’as pas envie d’un vrai poste ? ». Ces questions-là, on y répond avec le sourire. Mais elles rappellent qu’on vit à contre-courant d’une certaine norme, et que ce contre-courant a un coût social, même léger.


Ce que j’ai appris en travaillant seul depuis plusieurs années, c’est que la liberté n’est pas un état qu’on atteint. C’est une pratique quotidienne. Elle demande de choisir activement, chaque jour, comment on alloue son temps et son attention — sans attendre que quelqu’un d’autre le fasse à notre place, et sans se plaindre quand les conséquences de ces choix ne sont pas toutes roses.

Mais quand je repense à ce rendez-vous médical pour lequel je préparais ma justification la veille, je me dis qu’on a fait le bon choix. Pas parce que c’est plus facile. Parce que c’est plus honnête avec ce qu’on veut vraiment : une vie organisée autour de la famille, pas une famille organisée autour du travail.

Si vous êtes en train de vous poser ces questions — freelance, solo, indépendant — vous trouverez peut-être des repères dans notre dossier sur les statistiques famille & parentalité 2026, notamment sur la charge mentale et ce que la disponibilité parentale change concrètement pour les enfants.


Notre petit garçon arrive en août 2026 : sa liste de naissance est ici.

Questions fréquentes

Travailler seul est-il vraiment plus libre qu'être salarié ?

Oui, mais la liberté change de nature : on ne choisit pas de ne pas travailler, on choisit comment et quand. La contrainte vient du réel — les clients, les délais, les revenus — pas d'un manager. C'est une liberté adulte, pas une absence de pression.

Comment s'organise-t-on concrètement quand on travaille seul avec des enfants à la maison ?

On pose des blocs de travail non négociables (les matins, par exemple), et on laisse le reste du temps respirer. L'essentiel est de ne pas confondre présence physique et disponibilité mentale : mieux vaut deux heures vraiment concentrées que six heures à moitié là.

Quelles sont les vraies contreparties du travail en solo qu'on n'entend pas souvent ?

L'absence de filet, la solitude intellectuelle, et le fait que la frontière entre vie pro et vie perso n'existe pas naturellement — il faut la construire soi-même, chaque jour. Ce n'est pas un détail.

On attend notre petit garçon pour août 2026.

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